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Au Japon, le vagin est un crime, même sous forme d’art

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Par Kyoko Miura

Tokyo, le 15 août 2014

Rokude Nashiko avec son manga "Dekoman"

Rokude Nashiko, aka Megumi Igarashi avec son manga “Dekoman”

Si vous habitez au Japon et si vous considérez un objet ou une image comme étant « obscène, » ne le l’envoyez pas à vos amis ou à vos collègues si vous savez qu’ils vont le redistribuer via l’Internet. Si vous le faites, vous risqueriez d’être arrêté sous l’article 175 du code criminel pour « violation de la loi sur la distribution de données électromagnétiques obscènes. » C’est ce qui vient d’arriver à Megumi Igarashi, 42 ans, le mois dernier à Tokyo.

Un « crime » arbitraire

Megumi Igarashi, aka Rokude Nashiko, est une artiste conceptuelle et mangaka basée à Tokyo. Il y a environ 4 ans, elle se met à travailler sur un sujet considéré comme particulièrement tabou et « obscène, » au Japon : le sexe, et surtout le sexe féminin. Pourtant, si vous vivez au Japon, ou si vous vous y rendez en voyage, vous remarqueriez assez vite dans absolument tous les magasins conbini un étalage entier de magazines hebdomadaires douteux et de mangas pour adultes. Feuilletez-les même si vous ne savez pas lire le Japonais, vous verrez que c’est rempli d’images pornographiques, et c’est accessible partout dans les coins les plus publiques et fréquentés du pays.

Mais attention ! Dans les publications légitimes, les parties génitales sont censurées, sauf sur la page de pub pour les vagins en silicones, moulés de manière très réaliste à partir de vagins d’actrices porno. Même Amazon Japon vend des vagins de célébrités du porno en ligne. Alors c’est quoi qui est obscène ?

Megumi Igarashi, petite artiste indépendante, décide de poursuivre son activité, créer divers petits objets obtenus d’après… son vagin, jusqu’au jour où, le 12 juillet dernier, c’est l’arrestation, la mise en garde à vue et une détention pendant 6 jours dans des conditions humiliantes. Son crime ? L’obscénité.

« Selon la loi japonaise, c’est la distribution de données obscènes à un individu non spécifié ou à plusieurs individus qui constitue un crime selon l’article 175 du code criminel, » explique l’avocat Takashi Yamaguchi, qui exerce à Tokyo. En effet, afin de remercier un certain nombre de fans ayant fait un don de plus de 3000 Yen (22 Euros,) pour soutenir son art, Igarashi a posté sur un site accessible à plusieurs personnes, le lien qui permet de télécharger des données permettant de reproduire des répliques « illégales » en 3D de son sexe. L’objet obtenu, serait « obscène, » d’après la police japonaise. « Franchement, la personne qui reproduit l’objet en 3D n’obtient concrètement qu’un objet rectangulaire, blanc, et froissé sur le dessus. Je ne pense pas que l’objet en soi, ni les données que j’ai laissée sur ce lien soient ‘obscènes,’ je pense qu’il serait au contraire perturbant qu’une personne ressente une quelquonque ‘obscénité’ à contempler l’objet fini, » explique Igarashi.

Selon les avocats de l’artiste, l’obscénité est un crime sans victime, il est donc extrêmement difficile de définir si les données distribuées sur Internet corrompent le moral du public ou non.

Igarashi a cependant été libérée au bout de 6 jours, d’après une demande officielle par ses avocats auprès d’une commission d’examen juridique. « La police a essayé de me faire confesser le fait d’avoir envoyé des données obscènes. J’ai admis avoir envoyé un lien pour télécharger des données, mais je n’ai jamais admis qu’elles étaient obscènes, » explique-t-elle, « Si je l’admettais, je ne pourrais plus continuer cet art dans mon pays. » Igarashi est maintenant libre, mais elle est encore suspecte d’avoir commis un crime, car la sentence n’est pas encore prononcée. Si elle est coupable, elle risquerait jusqu’à une peine de deux années de prison et une amande de 2,5 million de Yen (soit environ 18,300 Euros.) Si elle avait confessé avoir transmit des données obscènes, elle s’en serait sortie avec une amende de 150’000 Yen, (environ 1000 Euros.) Mais elle aurait dû en contrepartie abandonner son art.

Un système judiciaire « vague »

Selon l’avocat et professeur de droit Américain Stephen Givens, exerçant à Tokyo dans les deux langues, la « limite » pour définir la pornographie, par exemple, est extrêmement vague. On pourrait s’attendre à ce que ces limites soient définies selon une législature ou par la Court Suprême, mais au Japon, elles se définissent au cours d’une série de négociations entre la police et l’industrie de la publication.

En effet, à l’occasion de la sortie d’une collection de photographies de nus de Kanako Higuchi en 1991 dans un travail appelé « Water Fruit, » la police japonaise et l’industrie de la publication étaient parvenus à un accord informel selon lequel les poils du pubis de la femme, mais non au delà de ça, représenteraient la limite de l’acceptable. Ce soi-disant « règlement » sur les poils du pubis n’est pas vague, en soi, mais ce qui est vague c’est le fait que ce règlement ne constitue pas un droit légal formel. « La police est donc théoriquement libre de réviser ce qu’elle décide d’appliquer, » explique Givens. Il n’y aurait donc jamais eu de définition légale concernant les poils, mais une interprétation de la loi.

Mais alors, au final, que dit le texte concrètement ?

L’avocat Japonais, Takashi Yamaguchi explique qu’il existe bien un texte basé sur une jurisprudence qui ferait référence de définition de l’obscénité par la Court Suprême. Voici le texte tel quel :

« La Court Suprême japonaise a prononcé qu’un          travail peut être jugé ‘obscène’ sous l’Article 175 si         celui-ci suscite et stimule le désire sexuel, offense         le sens commun de la décence ou la honte et viole   ‘le concept propre de la moralité sexuelle. »

« Ce texte ne veut absolument rien dire ! Mais son interprétation est la suivante, ‘ne montrez pas les parties génitales ! » S’exclame l’avocat, « Notre loi sur la pornographie est donc bien plus flexible que celle des autres nations occidentales, car notre loi sur l’obscénité n’a pas de contexte pour appliquer la censure. » Autrement dit, la loi japonaise sur l’obscénité ne s’intéresse pas vraiment au fait que l’acte soit sadomasochiste, fétiche, non consentant, homo, pédophile, ou autre.

Effectivement ces lois ont souvent été critiquées, car elles négligent encore trop les vidéos et les mangas à succès qui incluent des images d’enfants explicitement sexuelles. Sous la pression internationale, en juin dernier, le Parlement japonais venait de voter l’interdiction de posséder du matériel de pornographie infantile. Jusqu’alors, il était interdit d’en vendre mais pas d’en posséder. Les législateurs ont cependant immédiatement exempté les images explicites de jeunes enfants dans les mangas et les animés après que les maisons d’édition se plaignent contre les restrictions de la liberté d’expression.

« Au Japon, le sexe est partout, même les journaux de sport ont une page ‘rose’ avec des recommandations de lieux où recevoir des services sexuels, un classement de lieux où recevoir les meilleures pipes, parce que ces activités sont légales au Japon. Ce qui est illégal dans la prostitution, c’est la pénétration du pénis dans le vagin, tout le reste possible et imaginable est légal. La prostitution existe bel et bien, mais c’est un crime qui n’est pas punissable. » Explique Jake Adelstein, auteur et journaliste d’investigation spécialisé dans le crime organisé et l’industrie du sexe au Japon.

Dans le cas d’Igarashi, un doute subsiste dans la façon dont la police considère la partie criminelle. En effet, du point de vue de la police, l’artiste a distribué les données d’un un moule obtenu à partir d’un vagin réel, le sien. « Je pense que même si j’avais distribué des vagins sculptés à la main, cela aurait posé un problème, » se lamente Igarashi. Ce qui a été considéré comme étant un crime dans l’arrestation de l’artiste vient en réalité des difficultés de la loi à s’adapter aux nouvelles technologies. Dans ce cas, la distribution sur Internet de données 3D est le nœud du problème. C’est arrivé pour la première fois dans l’histoire du crime japonais. C’est pourquoi l’incident a fait la une des journaux.

Megumi Igarashi pense être victime de sexisme. En tous cas, la police japonaise, (90 % masculine) semble fermement être persuadée que le vagin est une obscénité. Pour l’artiste, le crime dont elle est accusée vient d’un point de vue strictement masculin. « Ce que j’ai pensé lorsque la police est venue me mettre les menottes chez moi, c’est que cet incident est typiquement japonais, ça ne serait jamais arrivé ailleurs. Les hommes n’aiment pas que les femmes parlent de leur sexe. »

Megumi Igarashi veut casser les tabous et les préjugés infondés que la société japonaise circule à propos du vagin. « Au Japon, les hommes disent que les femmes faciles ont des sexes et des tétons ‘foncés,’ et que les sexes roses sont ‘purs.’ Ce sont des idées irréelles. A l’époque, quand mes petits copains ou mes collègues masculins disaient ce genre de chose, même si c’était sensé être une blague, je me sentais révoltée, mais je n’osais rien dire. »

En 2010, à 38 ans, Megumi Igarashi décide naivement de se faire refaire les organes génitaux externes en voyant une annonce. Intriguée par le fait que l’on puisse changer la forme de son sexe, Igarashi se jette dans l’aventure en pensant, à l’époque, que son sexe n’était pas très « beau » après tout. Aujourd’hui, elle pense avoir subit une opération inutile. Mais c’est au départ cette opération qui a entraîné la continuité de son activité artistique, explique-t-elle. « Je pense que les femmes ne parlent pas assez de leur sexe. C’est tabou. Moi-même, en observant mon propre sexe, j’ai d’abord pensé qu’il était plutôt ‘bizarre,’ mais c’est après l’opération et en commençant à en parler avec différentes femmes que j’ai réalisé que mon sexe n’était pas bizarre du tout et qu’il était tout à fait normal. » Un chirurgien esthétique, promouvant ses services sur le Net, écrit que c’est avec l’avènement des magazines et des vidéos pour adultes, et aussi avec la vente des appareils sexuels qu’une certaine image du sexe féminin circule dans nos sociétés. « Les femmes prennent consciences de l’apparence externe de leurs organes génitaux à la plage, autant que dans leur chambre à coucher. » Note-t-il.

Briser la honte qui entoure la forme esthétique du vagin

 

En 2012, la maison d’édition de Megumi Igarashi, amusée par l’expérience de l’opération qu’elle venait de subir, lui demande alors de l’illustrer dans un manga, Deko Man, ou « le vagin décoratif. » (Deko pour « décoration » et man pour manko, qui veut dire « chatte. »)

« A l’époque, les lecteurs japonais étaient extrêmement réticents vis-à-vis d’une opération esthétique du sexe féminin. Donc ma maison d’édition m’a demandée de rendre compte de l’histoire de manière à ce que le personnage principal féminin, donc moi-même, décide de se faire opérer la chatte à cause d’un conflit mental, » explique-elle, « l’histoire du manga est donc partiellement transformée, je ne suis pas une obsédée de mon propre sexe, mais pour ce manga, j’ai fait pas mal de recherche sur les mœurs concernant le vagin. »

C’est sous le nom d’artiste Rokude Nashiko, jeu de mot qui veut dire « enfant bonne à rien, » qu’Igarashi sort son manga qui parle de son sexe, comment il a changé de forme et comment elle s’est mise à créer autour de ce sujet. Le manga est aujourd’hui quasi introuvable, mais elle continue avec l’aide de ses fans à produire des objets d’art en forme de vagin.

Igarashi explique qu’au début, cela amusait juste les gens de son entourage, mais il y a quelques années, quand ses activités ont été postées sur Internet, son travail a été malmené dans les media japonais. C’est cette situation désagréable et la couverture médiatique « obscène » de son travail qui l’a poussée à continuer son activité. « C’est à ce moment que pour la première fois, je me suis demandé pourquoi les Japonais sont si offusqués. Ce n’est qu’un vagin après tout. » Les chaînes de télé censuraient systématiquement le mot manko utilisé par l’artiste, qui veut dire « chatte, » en langue vulgaire. Les journaux et les magazines censuraient également les images des objets artistiques que en forme de chatte. « Au final, on aurait dit qu’ils voulaient se payer ma tête, à chaque fois que le présentateur télé prononçait le mot, il y avait un « bip » pour censurer le mot. » Pourtant, le Festival du Pénis, à Kawasaki, dans la préfecture de Kanagawa, ballade des phallus géants au mois d’avril dans les rues la ville pour célébrer la fertilité… mais ça, ce n’est certainement pas « obscène ! »

Le vagin décoratif pour démystifier l’anatomie féminine

 

En moulant ses organes génitaux, Igarashi créé divers objets d’art, comme des boucles d’oreilles, des chandeliers, des objets décoratifs et même… un kayak géant en forme de vulve dont le siège représente l’orifice du vagin, un de ses plus grands succès. Pour ce projet, l’artiste a récolté un million de Yen (environ 7,300 Euros.) Ses fans disent soutenir son activité afin de briser les tabous autour des attributs sexuels féminins dans la société japonaise. Son arrestation a provoqué la révolte de 21,000 personnes qui ont signé une pétition pour la faire sortir.

 

Rokude Nashiko travaille autour du vagin depuis plus de 2 ans. « Ce sont les hommes d’âge mûr qui critiquent mon art avec le plus de violence, » observe-t-elle, « Ces hommes viennent voir les ‘vagins’ lors de mes expositions d’art, et même si la majorité de ces hommes repartent chez eux tout amusés, il y en a qui viennent et me balancent des critiques en pleine face. Je pense qu’ils le font parce que justement mes ‘vagins’ ne sont pas excitants ou pornographiques. »

Rokude Nashiko et certains supporters pensent en terme général que les hommes sont mécontents de voir des femmes se libérer et agir comme elles l’entendent. « Le Japon est encore une société dans laquelle ceux qui tentent d’exprimer la sexualité féminine sont réprimés, alors que la sexualité des hommes est exagérément tolérée. » s’exclame une sympathisante.

Mais les autres expliquent leur opposition ainsi, « Le vagin d’une femme, c’est ce qui nous est le plus important et c’est notre plaisir intime. Si une femme en fait quelque chose d’ordinaire, elle nous ôte notre désir et salit notre envie, » explique un homme japonais dans la cinquantaine, qui ne trouve pas cet art « sexy » du tout, à Tokyo.

En octobre 2012, lors de la première exposition d’art autour du vagin, l’événement avait été reporté que dans des magazines masculins. « Il n’y avait eu que des oyaji, (vieux monsieurs,) » se souvient une des organisatrices. Mais cette année, une audience plus jeunes, autant masculine que féminine a été remarquée.

« Il arrive souvent que les femmes japonaises sont élevées pour apprendre à endurer les choses difficiles. Je pense que certaines femmes japonaises ressentent une certaine fraîcheur à voir une fille, comme elles, faire ce qui lui plaît. Le but de mon travail est de promouvoir la liberté d’expression des femmes. » Explique Igarashi.

En effet, depuis son arrestation et depuis la construction de son kayak en forme de vagin en septembre 2013, l’artiste dit avoir gagné de la popularité auprès de l’audience féminine.

En passant, selon Rokude Nashiko, ce n’est pas un mythe, les femmes asiatiques laissent les poils de leurs chattes pousser, sans en prendre soin. Elle illustre aux pages 35 et 36 de son manga « Deko Man » un incident vécu par une amie qui est sortie avec un homme caucasien marqué par son sexe poilu. « S’il y a une chose qui m’énerve encore plus, c’est que certains hommes japonais sont furieux si une femme entretien ses poils. Ils veulent contrôler le corps de la femme en leur disant que ce qui est bien c’est le naturel. » Explique-t-elle. Pour elle, le fait que les hommes commencent à critiquer la manière dont une femme prend soin de son sexe esthétiquement est une tentative de contrôler son corps. « Malheureusement, au Japon, c’est une chose encore tout à fait normalisée que de traiter une femme comme un objet, » se plaint l’artiste.

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Written by Nathalie Stucky

September 24, 2014 at 11:54

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